Appareillage

Texte pour l’exposition collective Appareillage réfléchie par Péio Eliceiry.

La photographie est instable. Son statut est ambigu, son caractère changeant, sa temporalité fuyante, son espace transitoire. Opération médiate par excellence, sa constance est l’optique, sa consistance est l’appareil. Le reste n’est que variabilité à l’infini.

Au fil des jours et des nuits, sous la clarté du soleil et la lueur de la lune, ce que l’on nomme photographie – cette écriture de la lumière! – a pris différentes formes. De sa genèse chimique jusqu’à son actualité numérique, elle demeure cependant un procédé technique d’enregistrement de l’image. Primitive, elle partage les modalités de l’estampe. Contemporaine, elle est information circulante dans un réseau surcodé. Revendiquée tout d’abord par la science pour ses capacités descriptives du réel, récupérée par l’art pour ses qualités esthétiques, assimilée par la politique à des fins de propagande et digérée enfin par l’économie sur un mode publicitaire, la photographie n’appartient à personne sinon à tous. D’ailleurs, c’est ce que laisse entendre actuellement son accessibilité…

Mais que possède-t-on vraiment lorsque l’on détient le pouvoir photographique?

On tient en main cet appareil, froid, clinique, boîte noire étanche, reflets métalliques, viseur vide, écran lumineux. C’est un instrument technique, un outil, un produit manufacturé. Rien ne s’active, rien n’est magique, c’est mécanique, c’est programmé. Objectif sans objectif. Visée sans cible. Optique sans vision. Iris sans œil.

Et pourtant, on y regarde, on voit au travers, on y pense, on y cadre, on cligne, on sélectionne, on exclut, on saisit, on conçoit, on déchiffre, on y fixe, on y capte, on met en place, on dispose, on y montre, on informe, on convient et on clique. Tant et si bien qu’en fin de compte, n’existe plus pour nous que cette façon de voir et de faire voir.

Notre relation à l’appareil photographique et a fortiori à l’image photographique conditionne notre rapport au monde. On ne peut pas dire si c’est néfaste ou positif. Chose certaine, un filtre, un intermédiaire – physique mais aussi idéologique – s’immisce en biais entre nous et les choses, à la fois condition et limite de la vision. La pensée photographique est cet état où notre perception de la nature et des productions humaines est influencée par le fait visuel dominant, par l’appareil de captation, la prothèse optique, qui installe dans un même élan un cadre constitutif et occultant.

Dans ces conditions où la photographie forge une manière de voir particulière, où elle oriente le regard, quelles postures implique ce constat?

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Cette exposition propose une sélection de pratiques en arts visuels qui s’intéressent au phénomène photographique, à son régime de visibilité. Au travers du spectre de l’appareil, par une prise en charge technique essentielle, les œuvres présentées examinent de façon critique les possibilités d’apparition de la pensée photographique, ses causes et ses conséquences. En immersion lente dans l’histoire et l’actualité du médium, les artistes prennent position en manipulant et en déplaçant les processus, les principes mais aussi les idées associés à la photographie. Dès lors, l’appareil, loin d’être limitatif ou exclusif, prédéterminant ou prescriptif, devient le moteur par lequel s’enclenchent les rouages immédiats de la création.

Le terme appareillage comporte un sens double : d’une part, il fait référence à « un ensemble d’appareils et d’accessoires divers disposés pour un certain usage » et, d’autre part, il signifie le fait de quitter une rive, de partir.

Or, ce départ, qui est compris à partir des termes mêmes de l’expérience photographique, est probablement ce qui nous intéresse le plus et ce qui est le plus subjectif, le moins explicable, et ce dont on laisse finalement aux œuvres le soin d’illustrer.

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Photo : Péio Eliceiry

Péio Eliceiry est un artiste multidisciplinaire. Il s’intéresse généralement à l’image, ses modes d’apparition et ses implications dans la pensée contemporaine. Peintre, graveur, lecteur, marcheur, penseur, photographe comme tout le monde et auteur à ses heures, il tente une existence libre des entraves de la standardisation. Son travail en arts visuels a été présenté au Québec dans différents centres d’artistes et galeries, notamment lors d’expositions individuelles à L’Œil de Poisson à Québec et au Centre d’essai en art imprimé Arprim à Montréal. Il est titulaire d’une maîtrise en arts de l’Université Laval à Québec. Il vit et travaille à Québec.

L’auteur tient à remercier le soleil, la lune et les artistes sans qui tout cela ne serait pas possible, le centre VU ainsi que Pascale pour son soutien indéfectible.

Publié le 23 février 2018
Par Péio Eliceiry