Comme une énigme —un texte de Nadine Lizotte

966, rue Saint-Jean, Québec. Du 12 au 21 septembre 2019, l’installation vidéo Défoncer des murs est projetée dans le studio Lepage Beaulieu du Diamant, qui vient d’ouvrir ses portes au public. Déployée sur trois pans de mur en une imposante bande horizontale divisée en neuf écrans, l’œuvre met en scène une communauté éphémère habitant différents interstices de bâtiments en friche. Ceux d’avant Le Diamant.

Dans la pièce, le public circule librement. Au centre d’une architecture en ruine dont les contours sont difficiles à cerner et au plus près des corps. À l’écran, une vingtaine de microrécits sondent les relations du corps (social et individuel) au lieu, à sa mémoire, ses sens multiples, jamais totalement achevés. Seuls, à deux, à trois, à cinq. Les actions tournent en boucle, lentement se déploient, se contaminent et s’entremêlent, par différents jeux de superposition et de réitération.

Comme une énigme obsédante proposée au regard.

La narration caresse le goût de l’ambiguïté, elle digresse, s’égare, s’amuse à laisser errer les libertés. Surtout, elle refuse de nommer, de sceller. Tension inhérente à l’écriture par fragments, aux juxtapositions délinquantes qui permettent d’ouvrir des brèches. Hommage aux territoires en jachère qui ne demandent qu’à être occupés, aux trous béants à remplir d’intuitions.

Et l’intuition, dans ce cas-ci, a mené à l’évocation qui apparaît comme une puissante modalité de prise de parole. En filigrane, des images glanées de l’histoire du lieu, des archives, des récits, des références intimes. Deux amoureux qui s’embrassent dans la noirceur d’une salle de cinéma, des coureurs qui s’étourdissent sur la piste, un banquet en attente de convives, de la musique de chambre, de sous-sol, de concert punk. Le passage du temps a fait son œuvre. Les souvenirs personnels et collectifs se télescopent. Ils s’emboîtent et se confondent avec le devenir du lieu. Des mains qui effleurent, des corps qui défoncent. La présence du vivant, révélée sans artifice dans une quotidienneté sibylline, est troublante. Au milieu de ces espaces abandonnés, les corps évoquent, ils activent la mémoire et révèlent l’esprit du lieu*.

Cette présence interstitielle raconte l’impermanence et la complexité. Elle se tient en équilibre sur un fil, oscillant entre gravité et fragilité. Comme une tentative d’insuffler de la vie, confusément et urgemment, en créant un espace transitoire. Sorte d’utopie précaire de l’entre-deux qui, faisant le pont entre ce qui a été et ce qui adviendra, participe à modifier le cours du récit.

 

*L’esprit des lieux peut être associé à une approche interdisciplinaire de mise en valeur du patrimoine entendu comme « une émotion, un aura, un esprit qui transcendent le présent, défient les modes d’intervention, interpellent la mémoire et obligent à pénétrer l’univers de la complexité » 
(Annette Viel, « Quand le musée vit au rythme de la cité. Sens et contresens de l’“esprit des lieux” », dans Chris Younès (dir.), Art et philosophie, ville et architecture, Paris, La Découverte, 2003).

 

 

Vidéo de présentation 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Défoncer des murs est une installation vidéo de l’artiste visuelle Jacynthe Carrier et du collectif multidisciplinaire L’orchestre d’hommes-orchestres. Le projet a germé à la suite de l’annonce de la démolition imminente de deux bâtiments emblématiques du Vieux-Québec qui ont accueilli, à différentes époques, un YMCA, un cinéma, des restaurants, des boîtes de nuit, une pharmacie, un cabaret, une piste de course, des allées de quilles, etc. Nourris par l’histoire des lieux, délaissés depuis plusieurs années et appelés à devenir Le Diamant, les concepteurs ont cherché à les réactiver par différentes performances, musicales ou autres, qui ont été captées lors d’un tournage en 2017. C’est à partir de cette matière brute, sonore et vidéo, que Défoncer des murs a été créé.

Nadine Lizotte est une femme-orchestre qui articule des mots et des idées. Formée en sciences politiques, aménagement du territoire et design urbain, elle s’intéresse aux formes hybrides de la création, à l’architecture, aux espaces délinquants et à la flore laurentienne.

Publié le 17 juillet 2020
Par VU