Comment chercher un photographe… et le trouver —un texte de Sébastien Hudon

Alors que nous entamons l’année 2020 se dresse toujours devant nous un sphinx, une énigme ancienne liée à l’histoire de la photographie au Québec. Énoncée pour la première fois par Pierre-Georges Roy, tout de suite après les célébrations du 300e anniversaire de la ville de Québec, dans le Bulletin des recherches historiques de novembre 1908, la question refait ensuite surface avec une curieuse régularité. Suivant des cycles d’une trentaine d’années environ, quatre générations d’historiens poseront, tour à tour et presque textuellement, la suivante : « Je vois qu’en 1855 un artiste au daguerréotype de Québec, M. Dorion, obtint, à l’aide de son procédé, une vue fidèle de la corvette française La Capricieuse se balançant dans le port de Québec. Où trouverais-je une photographie de ce daguerréotype ? » Retrouver cette image perdue paraît si improbable depuis qu’ils ne s’attendent même pas à pouvoir mettre la main sur le daguerréotype original – une pièce unique –, mais espèrent au moins en localiser une reproduction.

 

Fasciné par la légende, l’historien de la photographie Michel Lessard fut le dernier qui tenta l’aventure. C’était en 1984, lors des célébrations dites des « grands voiliers » entourant la commémoration de l’arrivée de Jacques Cartier au Canada. Lessard présenta alors quelques images fondatrices de la photographie québécoise en lien avec la vie maritime et expliqua avec dépit que cette photographie de La Capricieuse était « aujourd’hui introuvable » et que « l’on ne sa[va]it encore rien sur son auteur ». L’historien, ayant probablement fourbi les armes, n’y reviendra plus dans ses ouvrages ultérieurs.

 

Au-delà de trente années plus tard, nous sommes donc derniers en lice, qui tentons de résoudre l’énigme, définitivement. Si bien qu’il nous brûle les doigts d’écrire : « Bienvenue à bord ! » Il faut avouer qu’à ce stade, l’entreprise demeure singulière et ne manquera pas de frapper l’imaginaire du lecteur : réelle ou non, cette image ne nous est connue que lorsqu’elle est confondue à une interrogation. N’est-ce pas étrange, finalement, que la représentation de ce moment clé de notre histoire nous soit à la fois donnée et qu’elle soit mise à distance par une question ? Et si, un peu comme pour la Troie antique, l’existence de cette photographie ne reposait aujourd’hui que sur des informations parcellaires et de fausses pistes qui auraient pu masquer à la fois l’artefact et l’identité de son auteur ?

 

C’est en m’appuyant sur cette idée que j’ai pu enrichir mon travail, une recherche de longue haleine sur la photographie québécoise, pour la période précédant 1900. Grâce à une méthodologie organique faite d’un doute systématique et d’une collection minutieuse de tout indice susceptible de me mener à la réponse attendue, j’ai découvert cette image mythique, mais aussi l’identité de son créateur et les articles qui furent à l’origine de la question de Pierre-Georges Roy.

 

Je peux donc dire aujourd’hui qu’il devait être environ dix heures, le matin du 25 août 1855, lorsque Charles Dion ouvrit l’obturateur de son appareil de daguerréotypie pour immortaliser le départ de La Capricieuse sur un négatif de verre enduit artisanalement. Placée au fond de la boîte de bois, la solution photosensible enregistra effectivement le départ de cette corvette après qu’elle eut passé un été mémorable au Québec. Depuis les hauteurs du jardin du Fort à Québec, les panaches de fumée des remorqueurs nous fascinent dans un rendu vaporeux propre à cette technique : il s’agit de l’un des premiers calotypes réalisés en sol québécois*.

 

*Nous avons présenté le tout lors d’une conférence donnée pendant une journée d’échanges au centre VU en janvier 2020, mais puisque l’ampleur de cette recherche dépasse largement ce cadre, 
cette dernière donnera lieu à la publication d’un article scientifique plus exhaustif, qui est déjà en préparation et qui fera état de cette découverte fondamentale pour l’histoire de la photographie québécoise.

 

 

 

 

Sébastien Hudon est directeur artistique à La Bande Vidéo à Québec depuis 2011, auteur et commissaire indépendant. Il a travaillé avec nombre d’institutions muséales, dont le Musée national des beaux-arts du Québec et le Musée des beaux-arts de Montréal. À titre de commissaire, il a présenté deux expositions à la Maison Hamel Bruneau, à Québec, soit Concerto en Bleu Majeur et Photographes Rebelles à l’époque de la Grande Noirceur (1937-1961). Il a aussi présenté plusieurs autres expositions itinérantes et ponctuelles, notament Jean Soucy, Peintre Clandestin, Quelques moments d’Utopie et NYX/1993*2013. Enfin, à titre de programmateur d’œuvres cinématographiques, il a réalisé trois cycles d’œuvres filmiques et vidéographiques avec l’aide d’Antitube: Cinéastes Rebelles à l’époque de la Grande Noirceur (1937-1961), In suburbia : cinéchroniques de la banlieue et Du mythe à l’abstraction, images défrichées du cinéma québécois (1898-1950). 

Publié le 17 juillet 2020
Par VU