De la vie lacunaire

Texte pour les expositions Faux Sites de Gisele Amantea et one stack, three stacks de Christopher Boyne.

Pour réfléchir à l’humain, Arnold Gehlen, anthropologue et sociologue allemand du XXe siècle, a proposé une méthode : le concevoir comme un être lacunaire, physiologiquement déficient et vidé de ses instincts, voué aux mondes compensatoires de la technique et des institutions. Les propositions de Christopher Boyne et de Gisele Amantea renversent ce scénario fataliste, amplifient le réel en y superposant d’autres lignes de fuite, mondes fictifs et mises en doute de nos habitudes de regards.

Quand je regarde l’horizon lointain, je pense aux autres paysages que je verrais si j’y étais. À leur tour, ceux-ci font émerger un tiers espace et ainsi de suite. Ma vision doublée de l’imagination me donne toujours accès aux paysages derrière l’horizon, à ce qui se trouve à l’envers des objets que je côtoie et des espaces que j’habite. Il ne s’agit pas de sensations lacunaires que mes souvenirs viennent colmater, mais bien de la densité de ma propension à sublimer ce qui m’est donné par les sens. C’est l’affect sous-jacent à one stack, three stacks de Christopher Boyne, quand deux photographies de navires trouvées chez un antiquaire deviennent le creuset de toute une population de représentations.

 

Un court récit comportant des équivalences textuelles rigoureuses accompagne chaque photographie de navire. Saisissant jeu de miroir où les images et les mots sont offerts comme les données heuristiques d’un dispositif fictif. Car c’est bien le récit qui prend le pas, là où la phrase comme mesure logique et close rencontre le langage comme force primaire, spontanée et pragmatique. C’est un tiers espace qui émerge, qui me fait penser le monde dans la perspective du rêve, où les figures du double et l’imaginaire panoramique se dessinent en étendue dans mon rapport au réel.

Dans les images, entre les images de l’exposition Faux Sites de Gisele Amantea, une distance entre différents régimes iconographiques se manifeste à ma conscience, comme la tentative de jouer sur les limites de ma connaissance de la culture. Un dessin du hall d’un musée montréalais évoque vaguement une des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi et ses possibilités narratives angoissantes. Un migrant est couché au sol, brutale figure de proue de mon époque. J’appuie mon regard sur sa présence. La vertigineuse architecture recule en marge, mais ne cesse jamais d’être là. On m’a dit par le passé qu’un musée est un temple du beau. Pourtant, à partir du moment où je pense ce refuge comme plénitude absolue, je le soustrais de l’envers et de l’endroit de mon monde massif. Le migrant m’y ramène dans tous les plans.

Et d’autres images m’incitent encore à récuser mes croyances. Cagoulées, les Pussy Riot dans un souk d’Alep mettent en évidence les problèmes qui se posent à ma vision occidentale, tracent une ligne poreuse sur la valeur culturelle des choses. Les énergies en place – oppositions, déplacements, mélanges – ne rencontrent plus les difficultés dressées par certains de mes principes culturels privilégiant les séparations opaques. Comme elles, je veux renouer avec une fréquentation naïve du monde, ne plus être absolument étrangère à ces métissages. Sublimer, rêver et fabuler sont bien plus que l’envers d’une répression, mais un agir réel, une mise en récit, un étirement conjoint de mon corps et de ma pensée dans le monde.


Cynthia Fecteau détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Laval. Interpellée par les formes de connaissances sensibles en philosophie et en création, notamment les concepts d’écosophie, d’être-au-monde, et de collectivité, elle s’intéresse à leurs manifestations concrètes en art actuel. Outre ses textes publiés dans Espace art actuel, ETC MEDIA, Zone Occupée, Les Cahiers de la Galerie et Le Sabord, elle a poursuivi ses recherches en écriture lors de résidences au Québec, à La Chambre Blanche (2014), au Centre Bang (2017) et en France, dans la commune de Saint-Mathieu (2015).

L’œuvre de Gisele Amantea est connue pour son accent sur l’interdisciplinarité et pour son utilisation novatrice de divers matériaux, formats et processus pour explorer des enjeux liés aux genres, aux classes sociales, à la nostalgie, à l’histoire, à la mémoire et à la relation entre espaces privé et public. Les médiums auxquels elle a eu recours pour réaliser ses œuvres comprennent la sculpture, le dessin, le papier peint et le textile, de même que la vidéo et le livre. En 2010, une exposition majeure de ses œuvres intitulée Beaux rêves, dures vérités s’est tenue au Musée d’art de Joliette. Dans ses œuvres plus récentes, l’artiste se penche sur des notions d’ornementation et de décor en lien avec l’étayage politique de l’espace architectural. Elles comprennent trois installations in situ à grande échelle pour l’exposition Oh, Canada organisée par le MASS MoCA, à North Adams, au Massachusetts (2012‐2015) et At the end of the visible spectrum, à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval (2014). Originaire de Calgary, en Alberta, Gisele Amantea vit à Montréal où elle a enseigné dans le programme Studio Arts de l’Université Concordia de 1995 à 2012.

 

Né à Halifax en 1984, Christopher Boyne détient un baccalauréat en arts visuels de la Ryerson University de Toronto et une maîtrise en pratique des arts de l’Université Concordia. Il vit et travaille à Montréal et à Halifax. Son travail a été présenté au Canada et aux États-Unis. Ses plus récentes expositions incluent stepside au Harbourfront Center de Toronto et Geneva à Access Gallery de Vancouver. Boyne figure aussi parmi le premier groupe d’artistes retenus pour le programme de résidence Twenty-three Days at Sea: A Travelling Artist Residency (Vingt-trois jours en mer : une résidence d’artiste itinérante). Il a également participé à une résidence aux Îles-de-la-Madeleine, intitulée Le Chant des pistes et organisée par le centre d’artistes Admare.

 

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Photo : Gisele Amantea

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Photo : Christopher Boyne


Publié le 31 mars 2017
Par Cynthia Fecteau