États de passage —un texte de Pascale Bureau et Anne-Marie Proulx

Texte pour les expositions (PETITS) VESTIGES ANNONCÉS d’Ève Cadieux et Souffle d’air et tremblement d’étoiles de Reno Salvail.

 

Situé entre la passante côte d’Abraham et la discrète rue De Saint-Vallier, le grand amalgame de bâtiments qu’est Méduse représente un carrefour unique de création, lui-même traversé de nombreuses voies de circulation. Sur la rue, plus bas, entrent les artistes et les travailleurs (ils sont souvent les deux) pour se rencontrer dans les ateliers et les laboratoires qui facilitent la production des œuvres, qu’elles soient photographiques, picturales, sculpturales, audio, vidéo, numériques ou tout ça en même temps. Les œuvres sortiront de Méduse pour être exposées ailleurs, ou encore parcourront les couloirs de la coopérative pour continuer à se développer dans un autre atelier ou pour être présentées dans une des galeries accessibles par la côte.

Il en est ainsi depuis vingt ans. C’est grâce à la vision d’artistes engagés et passionnés que différents organismes ont imaginé un regroupement sous forme de coopérative.  À ce moment, VU en était à l’aube de ses quinze ans et déjà vivait au cœur d’une communauté de gens partageant valeurs, ressources, idées. Méduse existait pour ainsi dire avant même sa création. Membres artistes, administrateurs, travailleurs, auteurs, visiteurs, tous ceux et celles qui passent par VU et par Méduse sont appelés à jouer différents rôles qui sont essentiels à l’énergie artistique de Québec.

Parmi eux, les artistes Ève Cadieux et Reno Salvail ont grandement contribué à ce dynamisme. Leur engagement envers la réflexion et la création en photographie se reflète dans leurs œuvres, où nous voyons s’entremêler des temps passés et à venir. Adoptant respectivement les figures de l’archéologue et de l’aventurier, les deux artistes offrent des visions d’éternité à travers des documents ambigus, qui pourraient être autant des archives du futur que des prédictions du passé.

 

Archéologue du futur

 Téléphones, baladeurs, jeux et jouets, appareils photo, matériel de chambre noire, calendriers perpétuels, machines à écrire, téléviseurs : déposés les uns à côté des autres, les nombreux objets donnent l’impression d’une collection archéologique. Mais avant de se retrouver là, en exposition, ils avaient d’abord été délaissés et éventuellement mis en vente. Ils avaient été photographiés par leurs propriétaires pour être affichés sur Internet, dans l’espoir qu’un nouvel acquéreur leur trouverait une importance quelconque. Certaines de ces photographies ont été collectées par Ève Cadieux, qui les dispose comme dans un cabinet de curiosités redonnant aux objets leurs lettres de noblesse, à l’intérieur d’un ensemble qui défie la hiérarchie.

Apparaissant frontalement, presque fièrement, les objets sont magnifiés et dévoilent leurs moindres détails. Mais n’en ayant conservé que les images, l’artiste les garde aussi à distance; la photographie les fait apparaître ici, alors qu’ils sont physiquement ailleurs. La nostalgie qu’ils pourraient éveiller n’est cependant qu’effleurée : ils sont davantage présentés comme des spécimens technologiques que comme des reliques avec chacune une histoire personnelle, si ce n’est celle de l’artiste, qui a formé un ensemble teinté de son vécu. Exposés sans descriptifs, les artéfacts en appellent à la mémoire des initiés qui en connaissent les rouages, ou à la curiosité d’apprentis qui chercheront, peut-être, à les découvrir.

Même si les photographies montrent des objets qui sont pour la plupart désuets, la technologie par laquelle elles circulent aujourd’hui est actuelle, et toujours en renouvellement. L’obsolescence viendra irrémédiablement, encore une fois, rattraper l’objet d’avant-garde. Il sera vite remplacé, pour ensuite peut-être trouver une place dans la collection de l’artiste, dont le potentiel infini contribue à réfléchir le passé et à imaginer le futur.

 

Aventurier de terres mythiques

Foulant des coins reculés de la planète – volcans, îles nordiques, lacs acides –, ou se tournant vers son propre corps comme un territoire à examiner, Reno Salvail met en œuvre des expéditions qui relèvent d’exploits tant physiques que psychiques. Il présente ces lieux explorés comme des environnements en mouvement, rassemblés dans un espace-temps élargi, dépassant toute représentation.

Les documents photographiques que l’artiste-aventurier rapporte de ses voyages sont des visions du réel, auxquelles il fait ensuite subir des transfigurations. Les photographies deviennent alors pour l’artiste de nouveaux territoires à explorer, où il est en position d’intervenir et auxquels il peut imposer des états sublimes. Se produisent des renversements de notions d’échelle, jusqu’à confondre le corps avec des territoires terrestres ou célestes – la rivière devenant un vaisseau sanguin ou une constellation apparaissant à la surface de la peau. Ces interversions ne font ni mourir ni disparaître le sujet d’origine, mais lui confèrent une portée nouvelle.

Les métamorphoses qu’opère l’artiste sur les images introduisent ainsi une dimension mythologique et participent à reconstruire le monde et à expliquer ses phénomènes naturels. Alors que l’univers et les organismes subissent toutes sortes de bouleversements, l’artiste transcende la frayeur qu’ils pourraient susciter pour leur donner sens. Ces nouvelles images réinterprétées déploient une douce poésie lucide et essentielle à l’appréciation des ébranlements subis par les terrains physiques et psychologiques. À travers le troublant, on peut se sentir soulevé par un souffle de vie. Et par la certitude d’une continuité.

 

Publié le 11 septembre 2015
Par VU