Être là. Lieux communs, itérations et constellations de sens —un texte de Vivian Labrie

Entre la photographie et le patrimoine, des mémoires empilées.

Et cette phrase de Léandre Savoie, conteur acadien de tradition orale, qui expliquait comment il apprenait des contes : « T’écoutes bien soigneusement, pis tu suis le voyage du conte, si tu veux l’apprendre. Si tu suis pas le voyage, où ce que tu vas y-aller ? […] Ça, c’est pareil. Le conte, c’est la même chose. C’est un voyage qu’il faut que tu suives. » Lui et bien d’autres retenaient les contes par leurs lieux. Par leurs gos et leurs stops. Par les scènes aperçues.

De même, cette phrase de Cicéron, orateur ancien, qui expliquait comment on peut retenir un discours en le déposant dans des lieux le long d’un parcours connu, rappelant ainsi la dimension territoriale de nos êtres : « Etenim corpus intellegi sine loco non potest ». Un corps ne peut être compris sans son lieu. Sans sa topographie.

Des prises de vue, en somme, qui peuvent se transporter et se transmettre, autrement dit se transposer, fragiles, incomplètes et rassembleuses, voire s’animer, en l’absence même des lieux et des corps ainsi dits et à même ceux-ci. Des clichés en de-venir entre l’avant et l’après. Des lieux communs dans les divers sens, propres et figurés, du terme, pour se passer le relais et poursuivre l’aventure, avec ses traverses, ses merveilles et ses misères. Des gos et des stops reparcourus, le voyage avant les mots. Pour soutenir la mémoire, l’art de dire et de signifier, et la possibilité de recevoir et de voir à son tour.

C’est comme…

J’ai pris connaissance de l’édition spéciale de Topographies diffusée par VU en me rappelant ce que j’ai appris en fréquentant des conteurs et conteuses et des contes merveilleux de la tradition orale au Québec et en Acadie. J’y ai retrouvé l’approche itérative de la signification, qui tourne autour de son objet invisible jusqu’à le laisser entrevoir. Jusqu’à permettre « d’éprouver ce que l’on n’a jamais vécu », comme cela s’est dit lors de l’événement où nous avons partagé nos impressions… sur ces impressions.

J’y ai trouvé aussi cette sensation indicible qui vient quand ce qui est reçu et perçu s’exprime implicitement par une analogie, en passant d’une narration à une autre narration. Que de veillées à collecter des contes et des histoires, où la compréhension de ce qu’on vient d’entendre conduit à un simple « c’est comme… », la narration suivante devenant le commentaire de la précédente. C’est comme la fois où… C’est comme le conte de…

… et autres lieux [iné]dits

Ainsi, à mesure que des lieux dits conduisent de façon inédite à d’autres lieux dits, des constellations de sens apparaissent, peut-être même des parcours types et des cartographies. Et la mémoire des lieux s’enrichit.

Ça m’est arrivé.

Dans ces Topographies, les photos de Vanier et leur légende (ce qui est à en lire) sur les vagues migratoires du temps présent, m’ont ramenée à « Je me souviens… de Vanier », une expérience vécue dans la même ville avec les gens d’Alphabeille, un groupe d’alphabétisation, alors que nous avions repris un procédé littéraire utilisé par Georges Perec. C’était au tournant des années 1990. Nous avions organisé et animé une collecte de brefs paragraphes, souvent notés sous la dictée, qui devaient tous commencer par « Je me souviens… ». Ce qui avait conduit à une édition maison, fort prisée dans le milieu, de riches souvenirs sur l’histoire de Vanier. Ainsi, ce je me souviens de chaussures laissées au seuil de la ville : « Je me souviens… en 1941, on allait en ville avec des caoutchoucs. Rendus en ville, on les enlevait. C’était Québec-Vase. » Et voilà que la scène évoquée par ces mots retrouvés vient se mettre en contrepoint d’une photo de chaussures récemment laissées au seuil d’une résidence. Rencontres inattendues entre des formes brèves de captation de l’histoire des lieux, comme autant de clichés qui leur redonnent vie et se font écho.

 

Photographie de Renaud Philippe publiée dans Topographies, édition spéciale

 

De même, le plaisir de rencontrer l’évocation de Wendake, et de la rivière Akiawenrahk, alias rivière Saint-Charles, devenue « Grand-mère la rivière » dans ma famille, à la faveur de nos marches le long de ses sentiers, en référence au conte de La petite moitié de coq, bien installé dans le patrimoine familial. Comme quoi les figures d’un conte peuvent donner sens à un paysage. Et s’enrichir de celui-ci au point d’y référer ensuite.

 

Photographie de Michel Teharihulen Savard publiée dans Topographies, édition spéciale

 

 

Image de Simon Elmaleh publiée dans Topographies, édition spéciale

 

De même, une chasse-galerie lumineuse qui, dans son évocation légendaire, fait voir Val-Bélair autrement. Et la chasse-galerie, par la même occasion.

Comme quoi, parfois, les lieux se mettent à parler tout seuls, de ce qui est encore là dans les mémoires, même s’ils n’en contiennent plus la trace.

 

Comme quoi, d’autres fois, la ville elle-même peut se charger d’une légende qui dure, en plein trafic, à la suite d’une invitation anonyme à trembler « simplement pour s’aimer », pour reprendre une expression hors Topographies, un jour offerte aux regards, qui continue de témoigner de la ville à lire entre gos et stops, dans cette fragilité qui nous rassemble.

 


Photographies de l’auteure

 

 

 

Vivian Labrie est une chercheure autonome, associée à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) et membre de l’équipe de recherche ÉRASME, qui situe son activité « entre les contes et les comptes ». Tout en poursuivant depuis les années 1970 des travaux sur la tradition orale du conte et le savoir populaire, elle s’est engagée par la suite dans des luttes sociales, entre autres au Collectif pour un Québec sans pauvreté, dont elle a été la porte-parole de 1998 à 2006. Elle s’intéresse aux finances publiques, aux inégalités socio-économiques, au croisement des savoirs entre divers groupes d’acteurs, dont des personnes en situation de pauvreté, dans une perspective de plus grande justice sociale.

Publié le 17 juillet 2020
Par VU