Il se passe quelque chose quand les visages tombent

Texte pour les expositionsTrauma de Joan Fontcuberta et Espaces périphériques de Katia Gosselin.

Il se passe quelque chose. Il y a des choses. Quelque part. Il y a quelqu’un. Il y a des gens. Et ailleurs c’est la même chose, mais jamais la même chose. C’est commun et unique à la fois. Un lieu. Un angle. Là. Va savoir. Dans le cadre des chambres, il y a des bibelots et des fragments de corps. Il y a des mains. Qu’est-ce qu’elles fabriquent ces mains ? Ces corps nous tournent le dos. Il y a des façades morcelées. Des visages qu’on ne voit pas.

Derrida soutient que, d’après Benjamin, la représentation photographique du visage est la dernière résistance du rituel. « Quand le visage commence à disparaître ou, comme ici, à ne plus occuper le haut ni le centre, s’impose la légende[1]. » Selon la légende, il s’est passé quelque chose. Aussi la légende se passe. Voyez toutes les promesses de mémoire dont les médias se désengagent, archivant leur désuétude, multipliant leur perte. La photographie, elle-même légende, se répète mais ne se sature jamais tout à fait. Derrida, qui a trouvé une carte postale où figurent des philosophes, ne nous dit pas où Benjamin passe ses vacances. Il n’y a pas de vacances pour Benjamin : qu’une longue dérive au seuil qu’est la vie, un regard non convenu sur la singularité en partage, un zoom progressif qui plonge dans les profondeurs d’une époque. Quelqu’un quelque part.

Et de là, c’est indécidable. Impossible d’arracher quelqu’un à son regard. Mais dans la fixité de l’image, que reste-t-il de l’expérience ? Quelle est la part fictive de la représentation ? Benjamin à la plage entre l’horreur de la disparition et la splendeur de l’existence, ou inversement. Que reste-t-il du réel ? Que reste-t-il du regard ? Il reste du réel et du regard. La photographie que nous regardons. Voilà.

Que dit-elle, la photo ? Va savoir. La photo se dit. Quand la photo se dit, que reste-t-il ? Outre le déclic, l’instant saisi sur pellicule puis sur papier ; outre la représentation supposée, le temps fait son œuvre à même les surfaces. La photo se dit. Elle se dit au regard. Voilà. Le déclic, l’instant primordial, c’est le regard. Nous entendons : « […] l’éphémère relève désormais d’une véritable « scopophilie » (amour du regard) qui envahit les médias et les images »[2]. Voilà ! La photographie se dit soudain. Elle n’est plus l’art de capter l’éphémère. Elle est elle-même art éphémère.

L’image éprouvée, l’image comme ombre d’elle-même, parle d’elle, de sa vanité, de sa matérialité. Elle n’est plus surface d’apparat, objet de désir du sens. Elle est lieu de contingence. Son sens ne vient pas d’une ressemblance mais d’une performance, d’une immédiateté. Voilà.

La photo se dit et le regard se creuse comme un visage. Un zoom progressif plonge dans les profondeurs d’une surface. Les masques tombent. Voilà. Voile après voile. Une surface en cache une autre, pareille mais jamais même. D’ici à ce que le temps ou le regard la ravage, la photo ne se représente plus qu’elle-même. Sa matérialité brute et flagrante saisit. Malgré la perdition, une beauté surgit dans son affirmation, à moins que ce ne soit dans l’acte même du regard.

Pendant que des escargots indifférents dévorent l’image, Benjamin fait de la voile.


[1] Jacques Derrida, La Vérité en peinture, Paris, Flammarion, 1978, p. 204.
[2] Christine Buci-Glucksmann, Esthétique de l’éphémère, Paris, Galilée, 2003, p. 18.

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Photo : Joan Fontcuberta


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Photo : Katia Gosselin

Hormis son travail d’artiste visuel orienté vers le champ de la photographie, Joan Fontcuberta (né à Barcelone en 1955) développe une activité plurielle comme enseignant, écrivain et commissaire d’exposition. Son oeuvre s’interroge sur les effets du réel et sur la capacité de vérité générée par l’image technologique, dans une volonté de dénonciation des discours autoritaires dans le contexte de l’information et de la connaissance. Il s’intéresse aussi à la nature et aux fonctions de l’image dans la culture numérique. Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions individuelles entre autres au MoMA (New York, 1988), Art Institute (Chicago, 1990), MIT (Cambridge, Mass., 1988), MNAC (Barcelone, 1999), Museum of Fine Arts (Fukui, Japon), Australian Center of Photography (Sydney, 2007), Centre de l’Image / Palau de la Virreina (Barcelone, 2008), Maison Européenne de la Photographie (Paris, 2014), Museo de Arte del Banco de la República (Bogotá, 2016). Ses oeuvres se retrouvent aussi dans diverses collections publiques à travers le monde. Il a été professeur invité dans différents centres et universités en Europe et aux États-Unis et a publié plus d’une douzaines d’essais abordant divers enjeux de la photographie. Il est décoré Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture française en 1994. En 1998, il reçoit le Prix national de la photographie décerné par le ministère de la Culture de l’Espagne, en 2011, le Prix national de culture en arts visuels du gouvernement de Catalogne et, en 2013, l’International Photography Award decerné par la Hasselblad Foundation en Suède.

Katia Gosselin vit et travaille à Montréal. Son travail photographique fait partie de collections privées au Canada et a été diffusé à travers une vingtaine d’expositions depuis 2006, dont la plus récente à la Maison des artistes visuels de Winnipeg. Supportée par le CALQ et le CAC dans ma démarche et production artistiques, elle est membre active des centres d’artistes Est-Nord-Est, Centre VU et Skol. Ses principales séries regroupent : les mouvements incontrôlés (Le bâillement, 2006), le pressenti (Présence, 2008), la synchronicité (La concordance des fluides, 2009), la gestuelle des langues signées (Sédiments, 2009 et Interpellations, 2011), l’inertie (Approaching Stillness, 2013), la gratitude (Campement, 2014), l’espace habité (Encounter, 2014, Totem 2015 et Le doux sourire d’un buffet chinois 2016-17). Le caractère singulier de sa production réside dans l’expérience d’un vécu conjoint avec mes sujets. Elle met en scène et capture cette expérience performative de la rencontre pour en produire des témoignages (images et texte), à la fois oeuvre et document de l’expérience sensible.

De Québec, Hélène Matte est une poète issue des arts visuels qui dit, une artiste plasticienne qui écrit. Détentrice d’une maîtrise en arts visuels, elle est doctorante en littérature, art de la scène et de l’écran à l’Université Laval. Elle est auteure de nombreux articles sur l’art, conceptrice et organisatrice d’évènements culturels, et sa pratique interdisciplinaire interroge particulièrement le dessin, l’art-action, et les poésies manifestes hors du livre. Elle compte à son actif plusieurs expositions et performances en Europe, au Canada et ailleurs en Amériques.

Publié le 8 septembre 2017
Par Hélène Matte