Jeux de décalage —un texte de Charles Guilbert

Texte pour l’exposition l’étendue de mes connaissances de Jacinthe Robillard.

 

L’étendue de mes connaissances, œuvre de Jacinthe Robillard composée de dix portraits photo et de douze portraits vidéo, comporte une forte ambiguïté, que le jeu de mots au cœur du titre met en évidence.

Si l’on entend « connaissances » dans le sens de « relations », le projet pourrait être perçu comme un travail de cartographie tourné vers les autres. Mais il y a ambiguïté, car émane de ces portraits une sorte de présence-absence. Dans les photos prises alors que les personnes sont encore dans la « méconnaissance » de la tâche à accomplir, on sent les esprits questionneurs et les corps suspendus ; bien que dirigés vers un hors champ, les regards semblent contenus, comme fermés sur eux-mêmes. Puis, à travers les vidéos, où l’on voit les sujets oscillant entre concentration et action alors qu’ils fabriquent un origami, l’artiste semble chercher à découvrir l’autre dans ses replis, ses retranchements, ses tics, ses impatiences, mais cette intimité traquée n’abolit jamais la distance. Le flottement des regards, qui esquivent systématiquement l’objectif (de tous les côtés, mais de peu), en est peut-être la cause. Ayant placé sa caméra au centre des instructions visuelles que ses sujets tentent de décoder, l’artiste obtient un étrange papillonnement des yeux. Comme l’enfant qui cherche l’accordage affectif à travers des échanges de regards avec sa mère, le spectateur est placé en attente d’un contact visuel, ce lien physique d’où proviennent toute conscience de soi et de l’autre, et tout accès à la connaissance. À la relation subjective que laissait présager le déterminant possessif du titre (« mes connaissances ») se substitue un rapport d’observation entraînant une double solitude.

Faudrait-il plutôt comprendre le titre comme un élan introspectif? Cela nous amènerait à faire l’hypothèse audacieuse d’une œuvre miroir, comme si tous ces portraits formaient une sorte d’autoportrait de l’artiste. On pourrait ainsi établir un parallèle entre la tâche qu’elle donne à exécuter à ses sujets et le protocole rigoureux qu’elle-même suit pour créer ses images. Et son désir de capter le regard chercheur de ses sujets, et non pas ce regard passif qu’on trouve souvent dans des portraits, renverrait à ce travail des yeux qui est le sien propre.

Plus que soi, plus que l’autre, c’est peut-être la connaissance elle-même, la cognition, qui est l’objet de cette œuvre, opération humaine mystérieuse qui se nourrit d’images, mais dont on ne peut saisir que des manifestations infimes, son étendue échappant aux images. Ce qui nous ramène au sens même du travail du photographe et à ses limites, que l’artiste mesure… et dépasse, en situant son œuvre dans cette zone ambiguë où soi, l’autre et la pensée se bousculent.

Publié le 21 mai 2015
Par VU

Biographie

Charles Guilbert écrit des récits, de la poésie, un journal, des critiques. Il dessine, chante, fait des vidéos. Ses œuvres ont été présentées dans divers pays, notamment en France, au Luxembourg, en Pologne et au Japon. Au Québec, il a entre autres participé à la Biennale de Montréal et à la Manif d’art. Il a récemment exposé des encres et une courte vidéo à la galerie B-312 de Montréal.