La photographie et l’invisible —un texte de Maxime Coulombe

Texte pour les expositions Pinel – Nicolet – SQ d’Emmanuelle Léonard et Investigations.

 

La photographie décrit moins qu’elle révèle. Capable d’arrêter le temps, d’en fixer la trace, elle prolonge le pouvoir de l’œil humain : voilà bien pourquoi depuis plus d’un siècle, on la croit hypersensible, et pourquoi on lui prête le pouvoir de faire apparaître quelque élément, quelque réalité imperceptible.

L’histoire de la photographie, on le sait, est toute tissée de cette volonté de capter ce qui échappe à l’œil. Au tournant du XIXe siècle, déjà, la technique photographique nous aura permis de détailler le mouvement, de l’immobiliser, d’en comprendre les infimes étapes ; on aura pu comprendre le galop du cheval comme dans les photographies de Muybridge, les circonvolutions des fluides dans les images de Marey. Elle nous aura permis, de même, de saisir les corps et les objets, de les étudier, de les classer comme dans les projets anthropométriques d’identité judiciaire de Bertillon, ou dans les troublantes photographies d’hystériques de Charcot. Ces découvertes nous auront aussi donné l’occasion de rêver, de nous perdre dans des fabulations aussi belles que fantaisistes : et si l’image photographique se montrait capable, en raison de son pouvoir de révélation même, de saisir un monde invisible, doublant le nôtre, un monde d’esprits, de forces ?

On sourit désormais de cette idée de monde invisible – et pour cause : nous ne sommes plus à l’ère des médiums et des tables tournantes, peu d’entre nous croient encore aux fantômes, aux ondes, aux esprits. Le temps de la photographie spirite, avec ses auras et ses ombres, semble bel et bien révolu.

Et pourtant, ce monde invisible existe. Il est bien là au milieu du visible, au milieu de nous. Il tient à tout ce qui opère en dessous du visible et ordonne : nos désirs, nos croyances, nos peurs, nos rêves, toutes ces structures qui anticipent et déterminent ce que nous pensons, ce que nous faisons, ce que nous souhaitons, toutes ces structures tiennent, si l’on y pense bien, de l’invisible.

À saisir tout sans distinction, à donner à voir bien plus que ce que l’artiste croyait capter, la photographie semble dotée du pouvoir non pas de montrer cet invisible, mais de l’indiquer, d’en souligner le passage, les traces, les effets. À arrêter le regard, la photographie nous force à détailler ces visages, ces espaces ; elle nous force à y chercher ce qui, sans apparaître sur l’image, lui donne sa densité. En cela, la photographie se fait le moyen d’une enquête. D’une investigation, diraient certains.

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L’une de ces forces invisibles est évidemment le pouvoir, ces rapports de force qui déterminent ce que nous pouvons faire et dire, qui régissent nos comportements et nos gestes ; ceux que nous apprenons dans nos rapports interpersonnels, ceux aussi que l’on nous impose. L’exposition d’Emmanuelle Léonard nous plonge dans des environnements où le pouvoir s’exerce et se transmet. Ces traces sombres sur le mur de cette chambre de Pinel, ce miroir au coin de cette pièce d’entraînement de l’École nationale de police du Québec mal décorée, cette salle d’entretiens glaciale, nous indiquent bien que nous ne sommes plus dans une simple chambre ou dans un banal salon, mais face à la scène d’un théâtre, d’un dispositif où pourra se répéter, se pratiquer, s’enseigner l’exercice d’une autorité, d’un pouvoir.

Ce pouvoir s’apprend comme il se distribue par le biais du corps : celui que l’on entraîne, celui qu’on dissèque, que l’on sonde pour mieux le comprendre. La photographie de Léonard, descriptive, laisse ces espaces dépeuplés à leur silence : au bout d’un certain temps – celui du regard – c’est l’imagination du spectateur qui donne une voix à ces traces, imaginant les scènes qui s’y sont jouées, les gestes qui furent posés, ceux qui y furent appris, puis reproduits.

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Le livre photo permet d’élaborer des projets photographiques profitant de la spécificité du médium livresque, des projets travaillant, justement, sur ce qui ne saurait se réduire au visible. À la reproductibilité technique qu’offre le médium du livre, le livre photo permet, de même, de bâtir un univers ayant sa propre cohérence, un monde où la succession des images prolonge et parfois redouble leur portée singulière. En cela, et comme par définition, il rend compte d’un processus d’investigation que l’artiste nous offre comme un dossier à regarder, à lire, à feuilleter, à fréquenter, jusqu’à voir affleurer, lentement, ce qui donne son poids au visible.

Dans les images, entre les images de l’exposition Investigations, quelque chose se manifeste, quelque chose que l’image photographique fait surgir, révèle : la violence de certains rapports humains, violence qui s’indique dans des regards, des postures ; la poésie de ces lieux que l’éblouissement de notre propre époque nous empêche de voir ; l’intimité, celle qui n’est pas faite pour être vue, ni dite, mais qui se découvre dans des expressions, des moments que la photographie trahit.

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La photographie révèle, disions-nous d’emblée. Dans notre ère de la vitesse et de l’urgence, celle aussi de la visibilité médiatique, elle nous prie de nous arrêter. À faire pause, au creux de ce silence, nous pourrons entendre son murmure : « Il est un autre monde. Regarde bien… »

Publié le 13 janvier 2017
Par VU

Biographie 

Maxime Coulombe est sociologue et historien de l’art. Il est professeur titulaire en histoire et théories des arts actuels à l’Université Laval.