Le milieu de la —un texte de Nathalie Jean

Texte pour les expositions D’autres mensonges de Vincent Lafrance et The Way of the Willows de Gabriel Coutu-Dumont.

 

— Entrez, capitaine, et faites-moi le plaisir d’être limpide aujourd’hui. Épargnez-moi vos rêves et vos impressions floues, je suis fatigué. Allez-y, je vous écoute.

— Ça s’est passé dans le milieu de la nuit, inspecteur : les gens sortent dans les rues, vous savez, et… des choses deviennent lumineuses dans certains lieux et sombres dans d’autres…

— Je suis certain que vous pouvez faire mieux que ça, capitaine.

— Vous n’aimerez pas ce que je vais vous dire, inspecteur, mais une deuxième lune est apparue et on a dû arrêter les lieux, c’était une question de temps et de lumière.

— Je le savais ! J’en étais sûr ! Encore vos chimères, vos clairs-obscurs !
Et, où sont-ils, maintenant, ces lieux ? Si ce n’est pas trop demander ?

— Dans la grande salle, inspecteur, ils ne bougent pas.

— Bien sûr ! Et ont-ils parlé ?

— Vous savez, il y a beaucoup de zones d’ombre…

— Bon alors, pour la mémoire des lieux : on repassera !

— Mais la piscine se souvient de deux crapauds : ils passent leurs nuits à naviguer sur un radeau…
Ah, pour ça, ils se la coulent douce…

— Sortez, capitaine, je suis insensible à votre fiction créative.

— Mais il y a des témoins, inspecteur : la salle d’en bas est pleine de monde !

— Ah, enfin, du tangible, pourquoi ne pas le dire plus tôt !
Je veux les voir immédiatement.

— On les a déjà interrogés, inspecteur : chacun d’entre eux a été abordé par un petit groupe d’individus souriants et rapidement mis à l’écart.

— Quoi ? On les a kidnappés ?

— Non, pas du tout, plusieurs témoins disent s’être sentis choisis,
certains utilisent aussi le terme choyés…

— Encore des témoins indécodables, vous voulez me rendre fou ?

— Non, mais regardez-les, inspecteur ! Voyez comme ils ont fière allure : on dirait des peintures !

— Aaah ! Mais c’est qu’ils sont nombreux ! Je l’admets : ils sont tout à fait posés comme témoins…
Je connais mal le milieu de la nuit, finalement…
Pour une fois, je vous félicite, capitaine.

— Merci, inspecteur.

— Certains m’ont l’air très décidés, j’ai l’impression qu’on va en voir de toutes les couleurs.
Quelle abondance, quelle diversité ! La variété des êtres humains est fascinante…
J’aime bien regarder sans être vu, pas vous, capitaine ?

— Non, inspecteur, je ne fais pas confiance à ces miroirs sans tain.

— Vous avez raison, je me sens observé, tout d’un coup…
et aussi moins seul.
Une question de point de vue, en somme.
La vérité est dans les détails… Le diable aussi, paraît-il…
Capitaine, êtes-vous conscient que chaque fois que nous faisons équipe, mon rapport ressemble à de la poésie et que je suis sur le point de devenir la risée de tout le département ?

— Ah, pour ça oui, inspecteur, vous nous faites bien rire ! Mais, celui qui s’appelait Soupçon de rouge, c’était vraiment votre meilleur, si je peux me permettre… inspecteur…
Ça va, inspecteur ?

— Capitaine, laissez-moi seul.

 

— Oui, inspecteur. Je m’éclipse.

— C’est ça : éclipsez, éclipsez.

Publié le 4 février 2015
Par VU