Le Roc d’Ercé

En remontant la trajectoire parcourue par ses ancêtres, Thomas Bouquin retrace le fil des événements depuis la fin du XIXe siècle à aujourd’hui qui ont donné lieu à des vagues d’immigration successives en provenance de la vallée d’Ercé en France vers New York. Un récit photographique singulier au sein duquel la mémoire s’incarne à travers des objets et des personnages du présent, provoquant un aplanissement de temps et de lieux où s’activent les métaphores.

Enracinement, dualité, labilité tissent la toile de fond du Roc d’Ercé, avec comme préambule les montreurs d’ours, premiers migrants qui ont mis le pied en Amérique à la recherche d’une vie meilleure. Par d’habiles changements d’échelle et d’inversions spatio-temporelles, Thomas Bouquin reconstitue un ensemble d’objets associés à ces amuseurs publics et donne des visages aux descendants d’exilés ercéens, qu’ils soient membres de sa famille ou autres héritiers repérés lors de son périple en forme de pèlerinage. Sont également mises en parallèle des images des chaînes de montagnes pyrénéennes et du paisible village d’Ercé, avec celles des gratte-ciel de Manhattan et d’un Central Park surpeuplé.

Bien que ces chassés-croisés soient l’expression d’une double appartenance, voire d’inclinaisons et de flottements identitaires, Thomas Bouquin fixe paradoxalement son récit autour d’un rocher situé au cœur de Central Park. Point de rencontre, d’échanges et d’entraide, le roc fait dès lors figure de pierre angulaire chez ces migrants mi-ercéens mi-américains en quête d’assises. En retournant sur les pas de son arrière-arrière-grand-mère, le photographe cherche à donner un nouveau corps à l’histoire. Toutes empreintes saisies deviennent ainsi des pièces à conviction pour la construction d’un récit personnel et collectif à réinventer. C’est qu’entre la double posture des exilés, s’insère ici un vaste espace, permettant à l’imaginaire, comme à l’autofiction, de se déployer.

Publié le 28 novembre 2018
Par Mona Hakim