Le travail, le processus

Texte pour les expositions Étant donnés de Lucie Rocher et painter project de Simon M. Benedict.

Épistémologiquement, l’imaginaire de la production concevait le monde comme matières engagées dans des rapports objectifs et finis de transformation. Il semble que l’imaginaire de la reproduction technologique conçoive plutôt le monde comme processus de synthèse, perpétuellement accéléré par d’infinis courants de virtualités.

– René Lapierre, L’Atelier vide

 

Le travail active la matière du monde, c’est ce qui lui donne forme, ce qui la modèle selon une volonté, un plan, une ambition. L’échelle de cette matière n’a pas d’importance : tout commence au niveau moléculaire, pour éventuellement y retourner. Entre-temps sont créés des images et des objets, des outils et des espaces. Puis d’autres outils qui remodèleront la matière, recomposeront les images, et d’autres espaces où travailler différemment. La matière suit un cycle qui lui appartient et la possède tout à la fois. C’est aussi ce qu’on pourrait nommer le processus.

Le mot processus vient du latin pro (au sens de « vers l’avant ») et de cessus, cedere (« aller, marcher »), ce qui signifie aller vers l’avant, avancer. Le processus projette et envisage. Dans ce mouvement, cette avancée, se trouve ce qu’on ne sait pas encore, ce qu’on ne connaîtra qu’au terme d’un ensemble complexe de gestes, d’intuitions et de décisions. C’est le travail lorsqu’il active l’inconnu, lorsqu’il progresse à l’aveugle dans l’espace de l’atelier et dans celui, abstrait, de la pensée. Dans le processus logent des vestiges du temps : les passages de la matière.

Si l’immobilité de l’image photographique ne peut traduire la littéralité du mouvement qui parfois l’habite, elle en est le témoin silencieux. En contrepartie, la vidéo et le cinéma redonnent à l’écran le caractère mouvant de toute chose. Au cœur du processus cependant, l’image – quelle qu’elle soit – danse, se superpose et se juxtapose, se voile ou reflète un hors-champ. Qu’elle soit fixe ou non, elle étend ses possibilités et distend le réel. Le processus mobilise l’image, il la meut dans un espace donné.

L’atelier est un espace à la fois donné et témoin. Et c’est désormais un lieu physique tout autant qu’un écran : la projection d’idées excède le contexte, crée du réseau. D’infinis courants de virtualités traversent l’atelier, infiltrent l’art et le reste, le monde et sa production, son activité. Ce faisant, le processus se désancre de la matière de manière à devenir labeur désincarné. Un travail de 0 et de 1 cohabite avec le modelage et la coupe du bois, la peinture et la photographie. Mais l’atelier demeure habité : labeur et attente l’occupent, une attention est à l’œuvre.

Dans l’atelier aussi, l’artiste : observant l’ordre et le désordre de la vie, catalysant l’idée de transformation du monde, de transmutation des matières. Derrière le labeur artistique, il active les processus et travaille à désorienter l’existence des choses en les interrogeant – agglomérant et atomisant leur cœur battant. Il rompt des liens, déplace des préfixes, remixe, puis repense la récursivité des procédures. Il reformule incessamment un rapport au monde qui ne peut être fixé – qui n’est jamais autre chose que résilience et métamorphose.

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Photo : Lucie Rocher

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Photo : Simon M. Benedict

 

Nathalie Bachand est auteure et commissaire. Activement impliquée dans le milieu culturel, elle écrit régulièrement sur les arts visuels et médiatiques. Elle s’intéresse aux problématiques du numérique et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. En 2016, elle co-commissariait avec Chloé Grondeau l’exposition ADC/DAC de l’artiste new yorkais Phillip David Stearns, présentée à Diagonale dans le cadre de la 3e édition de la BIAN. Plus récemment, elle a été commissaire de l’exposition de groupe The Dead Web – La fin, présentée à Eastern Bloc et du projet de 32 expositions UN MILLION D’HORIZONS du réseau Accès culture pour le 375e de Montréal qui avait lieu à l’été 2017. Elle occupe actuellement le poste de direction des savoirs culturels pour le Centre en art actuel Sporobole où elle écrit de courts essais qui abordent les relations art-science.

Née en 1988 près de Paris, Lucie Rocher développe une pratique photographique mettant en scène le processus et les temps de fabrication d’une image. Elle a étudié à l’Université Paris 1 – La Sorbonne et à la New York University. Diplômée d’une maitrise en arts en 2011, elle poursuit actuellement ses études au doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM. Son parcours est ponctué de résidences artistiques (SIM Residency, Reykjavik, 2015 ; Centre Sagamie, Alma, 2016) ainsi que d’expositions individuelles et collectives. Son travail a été présenté au Québec (Occurrence, 2016 ; Z Art Space, 2017) et à l’étranger (White Box, Recession Art, New York, 2012 ; SIM, Reykjavik, 2015). Plusieurs expositions individuelles lui seront prochainement consacrées à Montréal (Maison de la Culture Frontenac, 2017 ; Occurrence, 2019).

Simon M. Benedict travaille avec la vidéo, le son, et la performance. Ses œuvres traitent de la relation complexe que nous entretenons avec le fictif, et de son impact sur notre perception du réel. Il détient une maîtrise en beaux-arts de l’Université de Guelph, et un baccalauréat en beaux-arts avec spécialisation en photographie de l’Université Concordia. Son travail a été présenté au Canada et aux États-Unis, notamment à TYPOLOGY (Toronto), North End Studios (Detroit), Katzman Contemporary (Toronto), pfoac221 (Montréal), Open Engagement (Portland, OR), et Les Territoires (Montréal). Il a également participé à des résidences de création à l’ONF (Montréal), au Banff Centre, et à Skol (Montréal). En 2018, Benedict exposera dans le cadre d’expositions collectives à NRW-Forum (Düsseldorf) et à Dazibao (Montréal). Il vit et travaille à Toronto.

Publié le 6 avril 2018
Par Nathalie Bachand