Éclaireurs 13 —François Turcot + Anahita Norouzi

(Traduction anglaise du poème plus bas)

 

 

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François Turcot

 

 

 

Un grain dans l’œil gauche au moment
de transcrire ces notes
l’histoire irrite –
tout aujourd’hui me sépare de Mezran
de la maison de mon père
me raconta-t-il. La valise ouverte
l’enregistreuse « allumée »
ses mains sous la table
le récit débuta.

– Quand je l’ai quittée pour la deuxième fois
j’avais 30 ans.

Anahita la maison des vacances je ne sais pas
pourquoi me revenait

à des milles des amis
de Tunis
seul je devais faire survivre
son image
comme on hérite
d’une vieille peur.

J’y restai quatre ou cinq ans après
la mort d’Ibrahim – l’entretenue
à demi éveillé au mieux
de mes forces.

Pareil à mon père souvent
je me réveillais la nuit

en réponse vingt et un chiens
aboyaient à la vitre

dans la maison des vacances
que je haïssais – enfant.

 

 

 

Quand je repense aux jours d’été
je vois derrière les marches
cachant l’océan
un pan de montagnes
où siffle le vent
toutes mes solitudes
et ce toit d’insomnie où grimper
les soirs chauds
de juillet.

Des vacances de loin j’aurais préféré Sayada
Gammarth, Sfax ou Gabès

sans sable sans plage
plus tard à des lunes
de ma chambre
j’aurais préféré un autre bord
de mer
sans sardine sans méduse
sans obstacle pour enfin atteindre
les vagues.

Et tandis que je me perds
dans mes pensées
et que j’imagine « le coin d’Ibrahim »
où chaque jour s’engloutissait
le soleil

je le vois encore égaré
lui dans les siennes
sur un rocher planté là
la ligne à l’eau
à contempler la mer.

 

 

 

Collectionneur de masques
d’assiettes et de statuettes
en pierre

je n’ai gardé de mon père qu’un coffre
et sa clé

qu’un album de visages
que je ne reconnais plus.

Je me souviens plutôt de sa façon
d’attaquer les phrases
de couper le pain
chemise cravate
avant de filer le cœur gros
dans sa voiture étincelante
route du Cap.

Tu vois cette clé n’est plus
étincelante
et ces inconnus agglutinés
de dos
dans ce champ de maïs
ne me parlent pas

ni cet homme aux pigeons
retrouvé tout sourire
collé au fond du coffre
ouvert hier
pour l’occasion.

 

 

 

Aujourd’hui l’époque du coin
d’Ibrahim
est loin derrière – j’ai fait un x
il y a longtemps
sur l’idée du retour.

Anahita je te prête pour deux semaines
ces quelques objets
ne perds pas
la clé – ni ces deux billes translucides
que je fais rouler
dans ma main
et qui tournent
et qui se divisent
en leur centre
tandis que je me sens si loin
de Mezran.

 

 

 

Anahita Norouzi est originaire d’Iran et vit à Montréal. Dans son travail, elle explore la dichotomie qu’engendre son regard de citoyenne iranienne et d’observatrice distante de sa culture d’origine, à partir du Canada. Lauréate du Prix de la Fondation Grantham en 2021, elle poursuit actuellement un projet autour des liens entre botanique et art visuels.
http://www.anahitanorouzi.com/work/other-landscapes/

 

François Turcot vit à Montréal, où il élabore depuis une quinzaine d’années une œuvre publiée par La Peuplade. Après Cette maison n’est pas la mienne (prix Émile-Nelligan), Mon dinosaure (traduit chez Book*hug Press par Erín Moure) et Le livre blond (finaliste du prix Alain-Grandbois), son plus récent livre de poèmes s’intitule Souvenirs liquides.

 

 

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Papers Closed

by François Turcot

 

 

 

A speck in my left eye as I
transcribe these notes
the story inflames—
I am now fully estranged from Mezran
from my father’s home
he told me. The suitcase open
the tape recorder “on”
his hands under the table
the tale began.

—When I left it for the second time
I was thirty.

Anahita the vacation home I don’t know why
was passed down to me

miles away from friends
from Tunis
alone I had to keep its image
alive
as one inherits
an old fear.

I stayed there four or five years after
Ibrahim died—upkeeping it
half-awake with all
of my might.

Just like my father
I often awoke in the night

in response twenty-one dogs
barked at the window

of the vacation home
I despised
as a child.

 

 

 

When I think back to summer days
I see behind the steps
obscuring the ocean
a stretch of mountains
the whistling wind
all my solitudes
and the sleepless roof to climb
on hot nights
in July.

For holidays I would have much preferred Sayada,
Gammarth, Sfax, or Gabès

no sand no beach
many moons later
far away from my room
I wished for a different
seashore
no sardines no jellyfish
no obstacles at last to reaching
the waves.

And as I get lost
in my thoughts
and imagine Ibrahim’s Corner
which each day engulfed
the sun

I can still see him
lost in his own
standing still on a rock
his line in the water
watching the sea.

 

 

 

Collector of masks
plates and figurines
made of stone

I kept nothing of my father’s but a chest
and its key

but an album of faces
I no longer recognize.

Rather I recall his way
of launching into sentences
of cutting bread
shirt and tie
and dashing off heavyhearted
in his sparkling car
on Cape Road.

You see this key no longer
sparkles
and these huddled strangers
backs turned
in the cornfield
mean nothing to me

nor this man among the pigeons
found all smiles
stuck to the bottom of the chest
opened yesterday
for the occasion.

 

 

 

Now the days of Ibrahim’s
Corner
are far behind—I have written off
long ago
the idea of returning.

Anahita I will lend you
these few objects for two weeks
do not lose
the key—nor these two translucent marbles
that I roll
in my hand
and that spin
and are split
in the centre
while I feel so far away
from Mezran.

 

 

 

Anahita Norouzi is originally from Tehran and now lives in Montréal. Her work explores the dichotomy of her gaze as both an Iranian citizen and a distant observer of her culture of origin, as seen from Canada. A recipient of the 2021 Grantham Foundation Award, she is currently working on a project exploring the connections between botany and the visual arts.
http://www.anahitanorouzi.com/work/other-landscapes/

 

François Turcot lives in Montréal, where over the past fifteen years he has been developing a body of work published by La Peuplade. Following Cette maison n’est pas la mienne (Émile-Nelligan Prize), Mon dinosaure (translated by Erín Moure as My Dinosaur for Book*hug Press), and Le livre blond (shortlisted for the Alain-Grandbois prize), his most recent book of poetry is entitled Souvenirs liquides.

 

Ce poème a été traduit par Luba Markovskaia.

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Publié le 25 mars 2021
Par VU