L’espace d’un battement —un texte de Emmanuelle Choquette

Texte pour l’exposition Contre-espaces (déploiements) de Caroline Cloutier.

 

Devant nous s’étale une suite de tableaux composés d’un assemblage de miroirs disposés de manière à évacuer tout point de repère spatial. Comme animée d’un rythme qui lui est propre, cette forme réfléchissante se recompose en battements. D’abord en une position de flottement, presque en lévitation. Puis, les bords s’agencent en équilibre pour permettre au temps de s’imprégner sur eux, lentement. Enfin, dans une série de pulsations saccadées, l’ensemble revient en son centre, se replie et laisse entrevoir une perspective sans fin. À chacun des battements, un événement.

À chaque étape de son déploiement, cet étrange capteur fixe un instant, un point de vue unique qui ne saurait exactement se répéter. Pendant que la structure découpe des morceaux de visible, elle ne cesse de se réarranger, en magnifiant le plus petit fragment. Chaque face renvoie une géométrie précieuse qui miroite comme une gemme. Néanmoins, c’est dans la fragilité des surfaces et de ce qu’elles réfléchissent que tient leur préciosité.

À la moindre variation de lumière, l’image s’évanouit pour en produire une autre et ainsi remonter le temps. Ce délicat support ne retiendra rien en lui-même, il laisse voir simplement. Il rappelle cette boîte à vision qu’est le kaléidoscope en opérant le remontage constant d’un espace perceptible dans son instabilité et sa malléabilité. Plus encore, les infinies configurations évoquées ne font pas que multiplier les symétries possibles, elles font apparaître le temps, en cadences simultanées.

C’est donc par l’intermédiaire de la captation photographique d’un objet insituable que l’on est censé voir l’espace. On ne saisira finalement que la teneur et la temporalité de ce dernier. Et cet espace, s’il est lignes, lumière, chaleur et durée, n’est pourtant ni territoire ni lieu.

 

Publié le 11 mai 2016
Par VU

Biographie

Emmanuelle Choquette est auteure, chercheuse et travailleuse culturelle. Ses travaux portent sur l’influence des conditions de production et de diffusion sur les pratiques artistiques actuelles, dans un contexte de redéfinition de la relation du public et des artistes avec l’institution. Ses recherches s’ancrent à la fois dans des collaborations avec des artistes pour la publication de textes d’accompagnement d’exposition et d’articles et dans son engagement dans le milieu des centres d’artistes. Elle est directrice générale d’Arprim, centre d’essai en art imprimé, à Montréal.