L’expérience migratoire temporalisée et spatialisée —un texte de Julie Alary Lavallée

Texte pour l’exposition Après le pont où se rencontrent les rivières de Jinyoung Kim.

 

Faisant de sa pratique visuelle un espace d’exploration et de négociation de son identité fractionnée, Jinyoung Kim présente une combinaison d’œuvres réalisées en Corée du Sud. Leur rassemblement dresse un portrait personnel du lien qu’entretient l’artiste avec la maison de son grand-père, allégorie de l’ancrage identitaire et de relations humaines déterminantes.

Kim est retournée dans son pays natal accompagnée de son père, qui n’y avait pas encore remis les pieds depuis son départ vers le Canada. Les clichés de The Fathers in Sanctuary documentent la demeure de son aïeul, l’intérieur comme l’extérieur, qui cristallise chez elle des souvenirs d’un chez-soi bien réel, nourri à distance grâce à la mémoire, mais devenu étranger. Les objets photographiés – des récipients entassés comme des portraits encadrés à la fois anciens et plus récents – soulignent le rythme journalier, mais aussi le temps qui façonne et s’immisce entre les générations. L’autoroute galopante, voire envahissante, qui borne la maison familiale témoigne des changements radicaux qu’ont dû subir les lieux qui, selon l’artiste, restent néanmoins immuables.

Avec Objects on the Rooftop, elle déplace la représentation sur le toit, où des objets usuels sont disposés selon diverses configurations. Ventilateur, briques, chaises et tapis sont parfois regroupés pour simuler une maison imaginaire sans murs. Plus souvent, ces objets sont ironiquement ficelés, comme s’ils étaient prêts à être déménagés ou entreposés pour un temps imprécis. Ils rendent compte d’une absence tout comme d’un désir fondamental de conjuguer endroit d’attachement et quotidien en transformation ou encore de construire un pont qui faciliterait l’union du passé et du présent.

Les études diasporiques insistent particulièrement sur l’apport des technologies dans le maintien et le développement de connexions transnationales parmi les membres d’une communauté déterritorialisée avec ceux demeurés au pays. Au lieu de simuler ce rapprochement partiel que permettent les avancées actuelles, Kim transporte la caméra dans son pays natal afin qu’elle témoigne d’une nostalgie persistante et de cette proximité physique interrompue que même la technologie n’arrivera jamais entièrement à combler.

Publié le 30 octobre 2015
Par VU

Biographie

Julie Alary Lavallée prépare actuellement sa thèse de doctorat en histoire de l’art à l’Université Concordia, traitant de l’art contemporain de l’Inde dans le champ des études muséales et diasporiques. Ses recherches portent notamment sur la participation de la diaspora indienne dans le cadre d’expositions nationales d’art contemporain indien. Coordonnatrice aux communications et aux archives du centre OPTICA, elle publie régulièrement dans les revues spécialisées en art contemporain et agit à titre de vice-présidente au sein du conseil d’administration du centre d’artistes Studio XX.