Éclaireurs 11 —Lisanne Nadeau et William Légaré

Texte : Lisanne Nadeau / Images : William Légaré
(Traduction du texte en anglais plus bas)

Le glaneur

Me voilà donc invitée en tant qu’éclaireuse. L’image est belle. Me retrouver, pour ainsi dire, la lanterne à la main, avançant à tâtons et cherchant à mettre en lumière une de ces œuvres prégnantes, têtues, insistantes, qui m’aura retenue au passage.

Je me rappelle avoir visité son atelier *1. Il avait mis un soin fou à me présenter tout ce qu’il avait fait au cours des derniers mois, pour ultimement m’avouer qu’il se sentait ailleurs. Or, a posteriori, force est de constater que tout était déjà là : la réappropriation des images, les paysages, le jeu d’esprit.

Il me parle alors de sa trouvaille : deux négatifs dénichés au hasard d’un passage aux puces. Il allait les déposer sur une table lumineuse, mais les accompagner aussi de leur tirage. Comme pour refaire tout le parcours, de la découverte à l’appropriation. Deux images, trouvées, toutes petites, prises par je ne sais qui, choisies par lui, dans une fulgurante intuition. Comment a-t-il pu, en effet, percevoir, sur la pellicule elle-même, ce punctum, ce trouble, dans l’expression des personnages? Il a par ailleurs saisi, très tôt, la possibilité d’un récit, dont l’objet serait précisément la pause, l’interstice distinguant sa mise en scène et l’enregistrement (involontaire?) de son relâchement *2. Car il s’agit bien de cela, du choix d’un instant, capté malgré tout, ou par erreur *3?

Ils se sont entassés dans la barque. Ils auront voulu enregistrer ce moment et en constituer le souvenir. Puis la composition de la scène s’est complètement déconstruite. Alors, les regards s’activent, les regardés regardent, comme un gant retourné. Est-il lui-même la source de ce trouble qui transparaît dans leurs yeux? Ou ont-ils perdu, cherché, exigé son attention, traversé qu’il fût par le paysage d’été qui s’offrait à lui?

Récemment, des boîtes lumineuses sont apparues sur Langelier. Alors que la pandémie nous muselle, il s’agissait d’emmener l’art sur la place *4. On avait trouvé des boîtes lumineuses et William avait des images. Alors il a choisi des paysages… ou, plutôt, des images glanées de paysages. Ce sont en fait des représentations kitsch, telles qu’on en retrouve parfois sur les véhicules récréatifs. Comme pour bien affirmer ce qu’on espère voir au bout du chemin. Question de fantasme, bien plus que de mémoire. Des montagnes. Peut-être l’Ouest canadien. Il en revenait, d’ailleurs, quand je l’ai rencontré la toute première fois. Il cherchait à faire quelque chose de ces paysages qui l’avaient traversé.

 

Lisanne Nadeau
janvier 2021

 

*1. William Légaré participait, en 2019, à la 14e édition du Banc d’essai présentée à la Galerie des arts visuels, à Québec.

*2. C’est évidemment cette chronologie, induite de l’ordre choisi des images, qui déclenche habilement le jeu du récit.

*3. On remarquera un deuxième hiatus, cette fois dans la matérialité même de la seconde image. Un balayage de lumière dessine une ligne vive entre la figure du garçon et le reste du groupe, attirant notre attention.
Une simple démarcation qui donne soudainement à ce personnage une place de premier plan. Un accident qui nous pousse à revenir en arrière pour revoir le garçon sur la toute première photographie et peut-être le percevoir autrement.

*4. Projet de l’École d’art de l’Université Laval, en collaboration avec Manif d’art.




Image ci-haut : William Légaré, sans titre, 2019
Impression sur papier Turner à partir de négatifs trouvés, négatifs trouvés et boîte lumineuse
Photo: Galerie des arts visuels / Michel Boucher










William Légaré, sans titre, 2019
Impression sur papier Turner à partir de négatifs trouvés

 

 

William Légaré, sans titre, 2019
Impression sur papier Turner à partir de négatifs trouvés

 

 

 

 

William Légaré, Les paysages glanés, 2020
Impression sur papier backlight marouflé sur plexiglass​ et boîtes lumineuses
Photo: École d'art / Marion Gotti.

 

 


William Légaré
Les paysages glanés, 2020
Impression numérique

 

 

The Gleaner

 

I find myself invited here as an éclaireuse—a pathfinder. The image is striking. Lantern in hand, I grope my way forward, trying to shed light on the inspiring and assertive artworks I meet along the way.

 

I remember visiting his studio.*1 He’d taken such great care in presenting his work from recent months, only to eventually admit that he felt disconnected from it all. However, in retrospect, everything was already there: the reappropriation of images, the landscapes, the clever playfulness.

 

He spoke to me of a chance find: two negatives at a flea market. He had laid them out on the light table, next to the prints. As if to retrace their journey, from discovery to reappropriation. Two found images, very small, taken by some unknown photographer, chosen by the artist in a moment of fleeting intuition. How was he able to perceive, on the surface of the film itself, this punctum, this discomfort in the faces of those photographed? He grasped early on the possibility of a narrative, within which the photographic object would be an interlude, an interstice alluding to its own mise-en-scène, as well as to the possibly unintentional documentation of its release and transfer.*2 For indeed this photograph seemed almost involuntary, a choice made on the spot, taken despite everything, or perhaps even by mistake.*3

 

They squeeze into the little boat. They want to record this moment, solidify its memory. And then the careful composition of the scene suddenly comes apart. Gazes awaken, and those viewed become the viewers, like a glove turned inside out. Was he himself the source of the unease visible in their faces? Or did they lose, seek out, and demand his attention, transfixed as he was by the summer landscape before him?

 

Recently, a number of light boxes appeared on boulevard Langelier. The pandemic had silenced us, and it became necessary to bring art into public space.*4 We had the light boxes, and William had the images. He chose landscapes, or, to be exact, gleaned images of landscapes. These images belong to the world of kitsch, like those sometimes displayed on the sides of motorhomes, as if to reaffirm what we hope to see at the end of the road—more fantasy than memory, really. Mountains, maybe Western Canada. When I first met William, he was indeed returning from out west; he was perhaps trying to do something with the landscapes he had travelled through.

 

Lisanne Nadeau

January 2021

 

 

  1. *1. In 2019, William Légaré participated in the fourteenth edition of Banc d’essai, presented at the Galerie des arts visuels, in Québec City.
    
    *2. It is this timeline (determined by the chosen order of the images) that artfully puts the narrative into motion.
    
    *3. We might also remark on another rupture, this one in the very materiality of the second photograph. A sweep of light attracts our attention and traces out a vivid line between the face of the boy and the rest of the group.
  2. A simple demarcation that suddenly foregrounds this character in the image, an accident that incites us to return to this same boy in the first photograph, and to perhaps see him differently.
    
    *4. A collaborative project between Université Laval’s art school and the Manif d’art festival.

 

 

Avertissement : Le texte et les images sont protégées par le droit d’auteur. Toute reproduction est interdite. / Warning: The text and images are copyrighted. Any reproduction is strictly forbidden.

Publié le 28 janvier 2021
Par VU