Éclaireurs 10 —Gilbert Turp et David K. Ross

La sentinelle

On remarque d’abord la sentinelle, cette lampe que l’on allume sur les scènes des théâtres lorsqu’on éteint tout le reste et qu’on quitte les lieux. La sentinelle veille sur les scènes et les salles plongées dans le noir. Car même en temps de pandémie, les théâtres ne sont jamais vides. Ils ont beau être déserts, ils fourmillent, bruissent et grincent ; leurs murs sont des piles chargées de vibrations et de senteurs, entre lesquelles on peut entendre le cillement de la sentinelle. Elle porte bien son nom, cette sentinelle. Elle monte la garde et se porte garante de l’âme qui habite les lieux.

L’art dramatique n’a besoin de presque rien pour faire exister les choses et solliciter l’imaginaire. Un espace vide dans lequel se présente un acteur ou une actrice devant un public rassemblé suffit. Mais à la lueur des photographies de David, on voit bien que l’éclairage donne au théâtre sa patine de vérité et de douce poésie, d’émotion et de distance. La lumière joue son rôle : sa lueur signale que le théâtre jaillit comme d’une étincelle au cœur même de tout ce qui n’est pas là, de tout ce qui manque, de ce qui est absent. Il suffit de capter l’instant fugace où son rayonnement se fait aura. Ainsi, malgré tout, il y a présence.

Sinon, pourquoi photographier ces espaces d’enchantement fantomatique à l’heure où nul acteur.trice n’apparaît pour rayonner de sa lumière intérieure ou luire de sa face sombre, et où nulle spectateur.rice n’assiste les yeux brillants à une représentation qui deviendra pour elle une expérience ? S’agit-il de défier l’absence, de devenir nous-mêmes des sentinelles en temps incertain ?

Parmi ces images, il en est de si cruelles que j’ai dû me faire violence pour ne pas détourner le regard. Ce sont celles où des bâches recouvrent les sièges de l’assistance. Ces bâches peuvent évoquer ces housses dans lesquelles on met les cadavres. À la pensée de ce public, ultime absent des théâtres, on se rend soudain compte que par-delà le comment et le pourquoi de nos gestes de culture, il y a cette question que David fait ressortir de l’ombre : pour qui travaillons-nous ?

 

Gilbert Turp est comédien et écrivain. Diplômé de l’école nationale de théâtre comme comédien, il a joué dans plus d’une soixantaine de pièces et compte également de nombreuses heures de télévision et de cinéma. Il est également professeur de dramaturgie au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Comme écrivain, il crée des pièces pour la scène et en adapte ou traduit d’autres, de l’anglais et de l’allemand. Il collabore aussi à la revue JEU par des textes de réflexion sur les arts de la scène.

Les projets de David K. Ross se situent à la croisée de la photographie et du cinéma, et portent en particulier sur les aspects éphémères et nébuleux d’infrastructures civiques ou culturelles. Ross travaille présentement à un examen photographique à long terme de maquettes architecturales grandeur nature, lequel sera publié chez Standpunkte + Park Books (Houston, Zürich) en 2021. À l’exception d’un intermède de trois ans pendant lesquels il a enseigné à l’école de l’Art Institute de Chicago, Ross est établi à Montréal, depuis 2005. www.inferstructure.net

 

Image ci-haut : Usine-C, 2020




Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, 2020

 

 

Le Diamant, 2020

 

 

Espace Libre, 2020

 

 


Théâtre du Nouveau Monde, 2020

 

 


Monument-National, 2020

 

 


Aux Écuries, 2020

 

 


Maison Théâtre, 2020

 

 

Théâtre Outremont, 2020

 

 

Théâtre Centaur, 2020

 

 

Ghost Light

The first thing we notice is the ghost light, a glowing lamp that is left on the stage when all else has been turned off and everyone has left for the night. The ghost light keeps watch over the darkened stage and auditorium. Even in pandemic times, theatres are never empty. They may be deserted, but they still teem with life. They hum and squeak; their walls are like batteries that are charged with vibrations and scents. Between them we can hear the ghost light’s hum. This ghost light carries its name well. It stands guard and acts as guarantor of the theatre’s souls.

 

The dramatic arts can bring things to life and trigger the imagination with next to nothing. An empty space, an actor, and an audience are enough. But in the glow of David’s photographs, it’s the lighting that gives the theatre its patina of truth, gentle poetry, emotion, and distance. Light has its own role to play: its glow signals that the theatre is like the spark at the heart of all that isn’t there, all that is missing or absent. We must simply capture that fleeting moment when its radiance becomes an aura. Despite everything, there is a presence.

 

Otherwise, why photograph these sites of ghostly enchantment when no actor can make their inner light shine or their dark side glow, when no audience can witness with their own shining eyes a performance that will live on in their minds as an experience? Should we defy absence, to become, in our own way, the guardians of uncertain times?

 

Some of these images are so agonizing I have to force myself not to look away. The ones that show rows of theatre seats covered in tarps. They remind me of body bags. The thought of these audiences, the theatre’s ultimate absentees, makes us realise that beyond the how and the why of our cultural acts, there’s the question that David brings out of the shadows: who do we work for?

 

 

Gilbert Turp is an actor and writer. A graduate of the École nationale de théâtre, he has played in over sixty plays and has done countless hours of film and television work. He also teaches drama at the Conservatoire d’art dramatique de Montréal. As a writer, he creates theatre plays and adapts and translates others from English and German. He also contributes essays on theatre for JEU magazine.

 

David K. Ross has been working at the intersection of photography and the moving image. His architecturally inflected works reveal the often unseen character of civic and cultural systems. He is currently working on a long-term photographic examination of full-scale architectural mock-ups, to be published with Standpunkte + Park Books (Houston, Zurich) in 2021. With the exception of a three year interlude during which he taught at the School of the Art Institute of Chicago, Ross has been based in Montreal since 2005. www.inferstructure.net

 

 

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Publié le 16 décembre 2020
Par VU