Éclaireurs 10 —Gilbert Turp et David K. Ross

La sentinelle

On remarque d’abord la sentinelle, cette lampe que l’on allume sur les scènes des théâtres lorsqu’on éteint tout le reste et qu’on quitte les lieux. La sentinelle veille sur les scènes et les salles plongées dans le noir. Car même en temps de pandémie, les théâtres ne sont jamais vides. Ils ont beau être déserts, ils fourmillent, bruissent et grincent ; leurs murs sont des piles chargées de vibrations et de senteurs, entre lesquelles on peut entendre le cillement de la sentinelle. Elle porte bien son nom, cette sentinelle. Elle monte la garde et se porte garante de l’âme qui habite les lieux.

L’art dramatique n’a besoin de presque rien pour faire exister les choses et solliciter l’imaginaire. Un espace vide dans lequel se présente un acteur ou une actrice devant un public rassemblé suffit. Mais à la lueur des photographies de David, on voit bien que l’éclairage donne au théâtre sa patine de vérité et de douce poésie, d’émotion et de distance. La lumière joue son rôle : sa lueur signale que le théâtre jaillit comme d’une étincelle au cœur même de tout ce qui n’est pas là, de tout ce qui manque, de ce qui est absent. Il suffit de capter l’instant fugace où son rayonnement se fait aura. Ainsi, malgré tout, il y a présence.

Sinon, pourquoi photographier ces espaces d’enchantement fantomatique à l’heure où nul acteur.trice n’apparaît pour rayonner de sa lumière intérieure ou luire de sa face sombre, et où nulle spectateur.rice n’assiste les yeux brillants à une représentation qui deviendra pour elle une expérience ? S’agit-il de défier l’absence, de devenir nous-mêmes des sentinelles en temps incertain ?

Parmi ces images, il en est de si cruelles que j’ai dû me faire violence pour ne pas détourner le regard. Ce sont celles où des bâches recouvrent les sièges de l’assistance. Ces bâches peuvent évoquer ces housses dans lesquelles on met les cadavres. À la pensée de ce public, ultime absent des théâtres, on se rend soudain compte que par-delà le comment et le pourquoi de nos gestes de culture, il y a cette question que David fait ressortir de l’ombre : pour qui travaillons-nous ?

 

 

 

Image ci-haut : Usine-C, 2020




Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, 2020

 

 

Le Diamant, 2020

 

 

Espace Libre, 2020

 

 


Théâtre du Nouveau Monde, 2020

 

 


Monument-National, 2020

 

 


Aux Écuries, 2020

 

 


Maison Théâtre, 2020

 

 

Théâtre Outremont, 2020

 

 

Théâtre Centaur, 2020

 

 

 

Gilbert Turp est comédien et écrivain. Diplômé de l’école nationale de théâtre comme comédien, il a joué dans plus d’une soixantaine de pièces et compte également de nombreuses heures de télévision et de cinéma. Il est également professeur de dramaturgie au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Comme écrivain, il crée des pièces pour la scène et en adapte ou traduit d’autres, de l’anglais et de l’allemand. Il collabore aussi à la revue JEU par des textes de réflexion sur les arts de la scène.

Les projets de David K. Ross se situent à la croisée de la photographie et du cinéma, et portent en particulier sur les aspects éphémères et nébuleux d’infrastructures civiques ou culturelles. Ross travaille présentement à un examen photographique à long terme de maquettes architecturales grandeur nature, lequel sera publié chez Standpunkte + Park Books (Houston, Zürich) en 2021. À l’exception d’un intermède de trois ans pendant lesquels il a enseigné à l’école de l’Art Institute de Chicago, Ross est établi à Montréal, depuis 2005. www.inferstructure.net

 

 

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Publié le 16 décembre 2020
Par VU